Comment lire le compte général de l'État (et pourquoi personne ne le fait)

Comment lire le compte général de l'État (et pourquoi personne ne le fait)

Chaque année, l'État français publie ses comptes. Pas un discours, pas un communiqué : de vrais comptes, comme une entreprise. Le tout s'appelle le compte général de l'État, et il contient des chiffres que presque personne ne connaît — alors qu'ils nous concernent tous.

Par exemple celui-ci : au 31 décembre 2025, la situation nette de l'État — ce qu'il possède moins ce qu'il doit — s'établit à moins 2 116 milliards d'euros (rapport de présentation du CGE 2025, p. 9).

Moins deux mille milliards. Ce chiffre est public, officiel, signé de la République française. Vous l'avez déjà vu au journal télévisé ? Moi non plus. C'est exactement pour ça que ce blog existe : ici, on lit les documents que personne ne lit, et on vous raconte ce qu'il y a dedans. Sans jargon quand c'est possible, avec la source à chaque chiffre, toujours.

Et voici la promesse du jour : à la fin de ce billet, vous saurez lire ces comptes vous-même. Parce que lire des comptes — ceux de l'État, de votre mairie ou de votre club de foot — c'est toujours poser quatre questions, dans l'ordre. On les prend une par une.

Un mot d'abord sur le document. Vous connaissez le budget : chaque automne, le Parlement se dispute pendant des semaines pour voter les dépenses et recettes de l'année suivante. Ça, c'est la promesse. Le compte général de l'État, publié au printemps suivant, c'est l'autre bout de l'histoire : ce qui s'est réellement passé. La promesse en automne, les comptes au printemps. Retenez ce couple — la quatrième question lui réserve une surprise.

Question 1 : qu'as-tu gagné et dépensé cette année ?

C'est la question du compte de résultat, et la réponse 2025 tient en trois nombres (rapport, p. 9-17).

Dépensé : 470 milliards d'euros — salaires des fonctionnaires, aides versées, intérêts de la dette. Gagné : 341 milliards d'euros — TVA, impôt sur le revenu, impôt sur les sociétés, essentiellement. Différence : moins 129,5 milliards d'euros. C'est la perte de l'année. Rapportée à la population, environ 1 900 € par habitant, bébés compris — un calcul de coin de table (129,5 milliards divisés par 68 millions d'habitants), mais qui donne l'échelle.

Le document officiel propose lui-même la version la plus parlante de ce déséquilibre (p. 17) : 28 % des dépenses de l'année ne sont pas couvertes par les recettes de l'année. Sur 4 euros dépensés, environ 1 euro est financé à crédit. Chaque année.

Une précision qui change tout : ces comptes sont tenus comme ceux d'une entreprise, pas comme un relevé bancaire. Exemple domestique : vous recevez en décembre une facture d'électricité que vous paierez en janvier. Logique « compte en banque » : la dépense appartient à janvier. Logique patrimoniale — celle du CGE — : elle appartient à décembre, parce que c'est en décembre que la dette est née. Appliquez ça à un État entier et vous obtenez une photographie qu'on ne peut pas maquiller en repoussant simplement les paiements. C'est précisément ce qui rend ce document précieux.

Question 2 : qu'est-ce que tu possèdes, qu'est-ce que tu dois ?

C'est la question du bilan — la photo du patrimoine au 31 décembre.

Ce que l'État possède : 1 326 milliards d'euros — des bâtiments, des routes, des matériels militaires, des participations dans des entreprises comme EDF. Ce qu'il doit : 3 442 milliards d'euros — pour l'essentiel, la dette contractée sur les marchés. La différence, c'est la situation nette du début : moins 2 116 milliards, soit environ 31 000 € par habitant (même calcul de coin de table qu'au-dessus).

Là encore, le rapport officiel fournit sa propre mise en perspective (p. 15) : la dette financière représente 8,6 années de recettes de l'État. Imaginez devoir 8 ans et demi de salaire.

Un mot d'honnêteté avant de continuer : comparer l'État à un ménage ou à une entreprise éclaire les ordres de grandeur, mais la comparaison a une limite que le document signale lui-même — l'État a un pouvoir qu'aucun ménage n'a, celui de lever l'impôt, indéfiniment. Une situation nette négative ne signifie donc pas une faillite imminente. Elle mesure autre chose : le poids que le présent fait déjà peser sur l'avenir.

Question 3 : qu'as-tu promis qui ne se voit pas encore ?

C'est la question que presque personne ne pose, et c'est pourtant là que dort le chiffre le plus impressionnant du document. On l'appelle le hors bilan : les engagements que l'État a pris, qui ne sont ni des dépenses d'aujourd'hui ni des dettes d'aujourd'hui, mais qui coûteront demain.

Le principal : les retraites que l'État s'est engagé à verser à ses fonctionnaires, actuels et futurs retraités. Valeur estimée : 1 428 milliards d'euros (rapport, p. 23). Presque autant que toute la dette officielle — et ce chiffre n'apparaît dans aucun débat public.

Attention à bien le lire : ce n'est pas une dette cachée, c'est une promesse chiffrée, publiée chaque année en annexe des comptes, à la vue de tous. Le total des engagements « donnés » par l'État atteint d'ailleurs 3 668 milliards. Si la question 2 photographiait le présent, la question 3 photographie les promesses — et c'est souvent elle qui distingue un lecteur de comptes d'un lecteur de titres de presse.

Question 4 : et qui te croit ?

Dernière question, la plus piquante : ces chiffres, quelqu'un les vérifie ?

Oui. Chaque année, la Cour des comptes audite les comptes de l'État, exactement comme un commissaire aux comptes audite une entreprise, et rend un verdict public. Pour 2025 : certifié... avec réserves (acte de certification, Cour des comptes, avril 2026).

Concrètement, la Cour a relevé quatre anomalies significatives et douze insuffisances de justificatifs. Elle dit, noir sur blanc, ne pas pouvoir certifier certains postes — et pas des postes anecdotiques : les créances fiscales, la plupart des produits fiscaux (sauf la TVA), les matériels militaires, les aides aux ménages. Autrement dit : même les chiffres de ce billet sont à lire avec cette réserve en tête. La Cour le dit, donc nous le disons aussi.

Pour situer la gravité honnêtement : une certification avec réserves n'est pas un scandale. La France fait partie des rares pays qui font certifier les comptes de leur État — la Cour note au passage que les comptes du Royaume-Uni et des États-Unis sont, eux, dans l'impossibilité d'être certifiés. Sur ce terrain, nous sommes bons élèves. Ce qui interroge, c'est la stagnation : une seule des cinq anomalies de 2024 corrigée en 2025, pendant que deux insuffisances nouvelles apparaissaient. La Cour réclame « un effort renouvelé ». Poliment, mais fermement.

Et puis il y a l'autre vérificateur. Le premier de tous, en démocratie : le Parlement. Vous vous souvenez du couple promesse/comptes ? La règle du jeu, fixée par la « constitution financière » de la France (l'article 37 de la LOLF), est simple : avant d'arrêter les comptes d'une année, le Parlement doit avoir approuvé ceux de l'année précédente. On solde le passé avant d'écrire la suite.

Eh bien la Cour le signale dans son acte de certification : pour la quatrième fois en vingt ans de certification (sa mission a commencé avec l'exercice 2006), les comptes de l'État ont été arrêtés sans que le Parlement ait approuvé les comptes de l'exercice précédent.

Prenez une seconde pour mesurer. On demande aux contribuables une rigueur sans faille — déclarer à temps, payer à temps, justifier chaque ligne. Et la représentation nationale, elle, n'a pas approuvé les comptes de la nation. Ce n'est pas une opinion : c'est un constat de la Cour des comptes, page 4 de sa synthèse. À la question « qui te croit ? », la réponse institutionnelle de 2025 est donc : un auditeur qui certifie du bout des lèvres, et un Parlement qui n'a pas validé. Voilà pourquoi ce blog existe.

Les six chiffres à emporter

470 Md€dépensés en 2025
341 Md€gagnés en 2025
1 € sur 4financé à crédit (28 % des charges non couvertes)
− 2 116 Md€situation nette (≈ 31 000 € par habitant)
1 428 Md€retraites promises aux fonctionnaires, hors bilan
8,6 annéesde recettes pour égaler la dette

À vous de jouer

Les quatre questions sont à vous, maintenant — elles marchent sur n'importe quels comptes publics. Et tout ce billet est vérifiable en deux clics : le rapport de présentation du CGE 2025 (70 pages, dont les 10 premières suffisent largement) et la synthèse de la certification (4 pages, très lisibles). Ces documents vous appartiennent : publics, gratuits, et rédigés — il faut le dire — avec un vrai effort de pédagogie ces dernières années.

Au prochain billet, on applique la méthode à un document encore moins lu : le « jaune budgétaire » des opérateurs de l'État — ces centaines d'agences publiques dont vous n'avez jamais entendu parler. Combien y en a-t-il ? Combien coûtent-elles ? Vous allez être surpris.

Un chiffre vous semble faux ? Une source manque ? Écrivez-moi : toute erreur vérifiée sera corrigée, avec mention visible. C'est la règle de la maison.


Sources du billet : Rapport de présentation du Compte général de l'État 2025, annexe au PLRG, avril 2026, budget.gouv.fr (chiffres clés p. 9-10, dette en années de recettes p. 15, taux de couverture p. 17, engagements hors bilan p. 22-23) ; Certification des comptes de l'État — exercice 2025, synthèse, Cour des comptes, avril 2026, ccomptes.fr (opinion, réserves et constat sur l'approbation parlementaire p. 4). Les calculs « par habitant » sont de simples divisions par la population française (environ 68 millions, INSEE) effectuées par l'autrice.