Trop de fonctionnaires en France ? La question à 5,9 millions
Le 8 juillet 2026, les huit syndicats quittent le rendez-vous salarial. Un chiffre circule : 5,9 millions de fonctionnaires. Il est exact — mais il ne dit pas ce qu'on croit.
Mercredi 8 juillet 2026, le gouvernement et les syndicats de la fonction publique se retrouvent pour le « rendez-vous salarial » — la grande réunion annuelle sur les salaires des agents publics, qui n'avait pas eu lieu depuis deux ans. Elle dure moins de deux heures : le gouvernement confirme qu'il n'y aura pas d'augmentation générale, et les huit syndicats quittent la salle.
Un rendez-vous est pris pour une journée de mobilisation le 29 septembre.
Dans tous les commentaires de cette journée, le même chiffre revient : la France aurait 5,9 millions de fonctionnaires. Ce chiffre existe — il vient de l'Insee, l'institut officiel de la statistique. Mais il ne compte pas ce qu'on croit.
Alors, trop de fonctionnaires ou pas ? Pour se faire un avis, il suffit de poser quatre questions simples — et de garder en tête une image : celle d'une photo de groupe. Selon l'endroit où l'on place le cadre, on y fait entrer plus ou moins de monde. À chacune des quatre questions, vous allez voir le cadre bouger. C'est tout le secret du débat.
Question 1 — Qui compte-t-on, exactement ?
Prenons la photo la plus large. Fin 2024, 5,9 millions de personnes travaillent pour un employeur public en France : c'est le chiffre de l'Insee, et il désigne les agents publics — tous ceux qui travaillent pour l'État, une mairie ou un hôpital public, quel que soit leur contrat.
Mais dans ce grand cadre, tout le monde n'a pas le même statut. Le détail de l'Insee distingue quatre groupes :
- 4,06 millions de fonctionnaires et militaires. Le fonctionnaire, au sens strict, a passé un concours et est « titulaire » de son poste : il n'a pas de contrat de travail, mais un statut fixé par la loi. En retirant les quelque 300 000 militaires (qui ont leur propre statut), on arrive à environ 3,75 millions de fonctionnaires civils — calcul de l'auteur à partir des données Insee et DGAFP.
- 1,41 million de contractuels : recrutés avec un contrat, comme dans le privé, mais par une administration. Presque un agent public sur quatre (24 %).
- 382 000 agents aux statuts particuliers : ouvriers de l'État, assistantes maternelles employées par les communes, médecins hospitaliers…
- 25 800 bénéficiaires de contrats aidés.
Et le cadre a deux pièges. Les salariés de la Sécurité sociale (caisses d'assurance maladie, CAF) sont des salariés de droit privé : ils ne sont pas dans la photo, alors que beaucoup les croient fonctionnaires. À l'inverse, les 140 000 enseignants du privé sous contrat sont payés par l'État : ils sont dans la photo, sans être fonctionnaires (DEPP, service statistique de l'Éducation nationale).
À retenir : « 5,9 millions de fonctionnaires » est un raccourci. Il y a 5,9 millions d'agents publics, dont environ 3,75 millions de fonctionnaires au sens strict. Les deux chiffres sont justes — ils ne cadrent pas la même photo.
Question 2 — Pour qui travaillent-ils ?
Déplaçons le cadre : au lieu de trier par statut, trions par employeur. Car « la fonction publique » n'est pas un patron unique. C'est un bâtiment à trois entrées, et l'on n'y croise pas les mêmes personnes (Insee, fin 2024) :
- L'État (44 % des agents, 2,59 millions) : enseignants, policiers, militaires, magistrats, agents des impôts.
- Les collectivités territoriales (35 %, 2,04 millions) : les agents des mairies, départements et régions — état civil, crèches, entretien des écoles et des routes. Le secteur communal en concentre à lui seul près de 1,6 million.
- Les hôpitaux (21 %, 1,25 million) : infirmiers, aides-soignants, personnels des hôpitaux et des EHPAD publics.
Et que font-ils ? La photo réserve une surprise : le premier visage de l'État, c'est l'école. Le ministère de l'Éducation, de l'Enseignement et de la Recherche emploie à lui seul 1 144 000 personnes — plus de deux fois plus que l'Intérieur et la Défense réunis (579 000). D'après la DGAFP, la direction de l'État chargée de la fonction publique, un agent civil de l'État sur deux travaille dans un établissement d'enseignement.
Dernières touches au portrait : la fonction publique est composée de 64 % de femmes, et, pour la première fois en 2024, les agents les plus qualifiés (catégorie A, équivalent « cadres ») sont plus nombreux que les moins qualifiés (catégorie C) : 38 % contre 37 % (Insee).
À retenir : demander « moins de fonctionnaires » sans préciser lesquels, c'est flou par construction. Un agent public sur deux environ travaille pour une mairie ou un hôpital — pas pour l'État. Et l'État, c'est d'abord l'école.
Question 3 — Combien ça coûte ?
Troisième déplacement du cadre : les euros. Là aussi, plusieurs photos coexistent, et chacun choisit la sienne dans le débat.
La photo large : en 2025, l'ensemble des administrations publiques a versé 370 milliards d'euros de rémunérations, selon les comptes nationaux de l'Insee. Attention au cadrage : ce montant inclut les cotisations sociales, pas seulement ce qui arrive sur le compte en banque des agents. Rapporté aux 1 714 milliards de dépenses publiques totales de la même année, cela représente environ 22 % — un euro public sur cinq (calcul de l'auteur à partir du même document).
La photo étroite, celle que regarde le Parlement : la masse salariale de l'État seul, hors retraites, soit 109,47 milliards d'euros dans le budget 2026 — en hausse de 26,4 % depuis 2017, selon le Sénat.
Au cœur du conflit du 8 juillet, il y a un mécanisme simple : le point d'indice. C'est la valeur de base qui sert à calculer le salaire de tous les agents ; quand elle monte, tous les salaires montent. C'est puissant, donc cher : la dernière hausse générale (+1,5 % en 2023) coûte 3,4 milliards d'euros chaque année (Sénat). Le point est gelé depuis juillet 2024, note l'Insee. Le 8 juillet, le ministère avançait qu'un simple +1 % coûterait 2,4 milliards ; la CGT répond qu'une telle hausse ferait aussi revenir 1,2 à 1,4 milliard dans les caisses publiques, via l'impôt sur le revenu et les cotisations payés par les agents. Deux photos du même billet de banque.
Ce gel a une conséquence très concrète en bas de l'échelle. Le SMIC, lui, augmente automatiquement avec l'inflation ; le point d'indice, non. Imaginez un escalier dont les premières marches disparaissent une à une sous la montée des eaux : depuis la hausse du SMIC du 1er juin 2026, 862 000 agents publics — près d'un sur sept — reçoivent un complément (jusqu'à 65,28 € bruts par mois) pour que leur salaire de base ne passe pas sous le salaire minimum (le mécanisme, expliqué par Service-public.fr). Pour situer le milieu de l'échelle : dans la fonction publique de l'État, le salaire net moyen était de 3 018 € par mois en 2024, en équivalent temps plein (Insee) — une moyenne qui cache de grands écarts.
À retenir : les rémunérations publiques pèsent environ un euro de dépense publique sur cinq. Le débat du 8 juillet oppose deux cadrages du même mécanisme : le coût du point d'indice pour l'État, contre le salaire des agents rattrapés par le SMIC.
Question 4 — Alors : trop, ou pas assez ?
Dernière question — celle du titre. Et d'abord, un réflexe naturel : y en a-t-il plus qu'avant ?
Réponse en deux temps. Oui, les effectifs augmentent : +7,2 % entre 2011 et 2023 (DGAFP). Mais le détail renverse l'image : en 2024, le nombre de fonctionnaires titulaires est quasiment stable (−0,1 %) ; ce sont les contractuels qui portent toute la hausse (+2,6 % en un an), et leur part a gagné 7,6 points en dix ans (Insee). Et rapportée à l'ensemble du pays, la fonction publique rétrécit : elle représentait 22 % de l'emploi total en 1989, contre 19,9 % en 2023 (DGAFP) — en gardant à l'esprit qu'en 1991, les 500 000 salariés de La Poste et de France Télécom sont sortis du décompte. Le cadre de la photo, toujours.
Deuxième réflexe : comparer avec les voisins. C'est tentant, mais fragile — chaque pays cadre sa photo à sa façon. Un pays où les hôpitaux sont privés affichera moins d'« emploi public », sans avoir moins d'infirmiers. Les comparaisons internationales se lisent donc avec ces réserves de périmètre en tête.
Reste le débat politique français. Bonne nouvelle pour le lecteur : chaque camp a posé ses chiffres par écrit. Les voici, chacun cité sur son propre document :
| Qui | Document | Position |
|---|---|---|
| Gouvernement | Rendez-vous salarial, 8 juillet 2026 | Pas de hausse générale du point d'indice ; mesures ciblées sur les carrières et les promotions |
| Les 8 syndicats | Communiqués du 8 juillet 2026 (ici la CGT) | Revalorisation du point d'indice et indexation sur l'inflation ; mobilisation le 29 septembre |
| Gabriel Attal (Renaissance, candidat en 2027) | Entretien au Parisien, 2 juillet 2026 | 100 000 postes d'État en moins, par départs volontaires et non-remplacements, en épargnant Éducation, Armées, Justice et Intérieur |
| Rassemblement national | Contre-budget 2026 (23 octobre 2025) | Aucune suppression de postes de fonctionnaires chiffrée ; −7,7 milliards € sur les agences et opérateurs de l'État ; +0,46 milliard € pour la protection sociale des agents hospitaliers |
| La France insoumise | Contre-budget 2026 (octobre 2025) | 22 milliards € pour augmenter les rémunérations des agents publics ; 2 milliards € pour recréer des postes |
| Sénat (commission des lois) | Avis sur le budget 2026 | Alerte sur une masse salariale de l'État jugée insuffisamment maîtrisée (+26,4 % depuis 2017) |
Regardez bien : ces six positions ne parlent pas du même cadre. L'un compte des postes d'État, l'autre des subventions à des agences, le troisième des salaires. Les comparer sans préciser leur périmètre, c'est superposer des photos prises avec des objectifs différents.
À retenir : les documents disent qu'il n'y a pas plus de fonctionnaires titulaires qu'avant, mais plus de contractuels — et que la fonction publique pèse un peu moins dans l'emploi total qu'il y a trente ans. « Trop » ou « pas assez » ne se lit dans aucun tableau : cela dépend du niveau de service public que l'on veut, et de ce qu'on accepte de payer pour l'avoir.
À suivre
C'est là que les chiffres s'arrêtent et que le choix collectif commence : combien d'enseignants par classe, d'infirmiers par service, de guichets ouverts — et à quel prix. Les documents fixent le cadre de la photo ; c'est aux citoyens de décider ce qu'ils veulent voir dedans.
Prochaines pièces à verser au dossier : la mobilisation du 29 septembre 2026, le projet de budget 2027 présenté à l'automne, et les programmes de la présidentielle, où chaque candidat devra dire quel cadre il choisit. Nous les lirons, pièce par pièce.
Sources primaires
- Insee, L'emploi dans la fonction publique en 2024, Insee Première n°2094, février 2026 — insee.fr/fr/statistiques/8732435
- Insee, Effectifs dans la fonction publique par versant et ministère (données 2011-2024), février 2026 — insee.fr/fr/statistiques/2493501
- Insee, Le compte des administrations publiques en 2025, Insee Première n°2106, mai 2026 — insee.fr/fr/statistiques/8997691
- Insee, Les salaires dans la fonction publique de l'État en 2024, Insee Première n°2100, mai 2026 — insee.fr/fr/statistiques/8986474
- DGAFP, Rapport annuel sur l'état de la fonction publique, édition 2025 — PDF · présentation
- DEPP (ministère de l'Éducation nationale), Panorama statistique des personnels de l'enseignement scolaire 2024-2025 — education.gouv.fr
- Ministère de la Fonction publique, Retour sur le rendez-vous salarial du 8 juillet 2026 — fonction-publique.gouv.fr
- Ministère de l'Économie, communiqué du 28 mai 2026 sur l'indemnité différentielle — presse.economie.gouv.fr · fiche Service-public.fr
- Sénat, avis n°145 (tome V, Fonction publique) sur le projet de loi de finances pour 2026 — senat.fr
- CGT, Salaires dans la fonction publique, et si nous en parlions ? — cgt.fr ; communiqué du 8 juillet 2026 — cgtetat.fr
- Rassemblement national, Contre-budget 2026, 23 octobre 2025 — rassemblementnational.fr (PDF)
- La France insoumise, Budget 2026 : pour une bifurcation écologique et sociale, octobre 2025 — lafranceinsoumise.fr (PDF)
- Gabriel Attal, entretien au Parisien, 2 juillet 2026 (repris par Acteurs publics)
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